Alors que la France vise la fin du recours au gaz naturel fossile d’ici 2050, le biogaz s’impose comme une alternative stratégique. Issu de la méthanisation des déchets organiques, il permet de produire électricité, chaleur et biométhane injectable dans le réseau gazier. Son développement a été accéléré par la crise énergétique de 2021-2023, révélant son rôle crucial pour la sécurité d’approvisionnement. Avec 1.911 méthaniseurs en activité fin 2023 et un objectif de production quadruplée d’ici 2030, la filière doit désormais relever des défis majeurs : maîtrise des coûts, approvisionnement en biomasse et équilibre avec le monde agricole. Dans un récent rapport thématique, la Cour des Comptes dresse un état des lieux sur la question.
La production de biogaz s’impose comme un levier clé pour la décarbonation de l’énergie, la transition agroécologique et l’optimisation de la gestion des déchets. Portée par une politique volontariste, la filière privilégie désormais l’injection de biométhane dans le réseau, tandis que la production d’électricité et de chaleur par cogénération occupe une place plus mesurée. En 2023, la production de biométhane injecté a atteint 9,1 TWh, soit une hausse de +25% par rapport à 2022, représentant 2,5% de la consommation gazière nationale. Son bilan carbone, largement reconnu comme positif, repose sur des facteurs désormais bien maîtrisés.
Toutefois, le manque de visibilité sur les évolutions stratégiques du secteur entre 2011 et 2024 a compliqué le développement de la filière. A l’horizon 2050, la France vise une consommation de gaz entièrement décarbonée, mais la baisse progressive de la demande pourrait impacter la gestion des infrastructures et l’équilibre du mix énergétique. Dans son rapport, la Cour des Comptes recommande ainsi une meilleure intégration des gestionnaires de réseaux de gaz et d’électricité dans la définition des objectifs de production. Par ailleurs, la croissance rapide du biogaz soulève la question de la disponibilité des ressources organiques : des tensions sur l’approvisionnement en biomasse pourraient émerger dès 2030, nécessitant une anticipation renforcée pour garantir la viabilité du secteur.
La Cour s’interroge également sur la pertinence du soutien public au développement de la filière, compte tenu de ses coûts de production élevés. Actuellement, ce soutien repose essentiellement sur des contrats d’obligation d’achat, représentant un coût budgétaire de 2,6 Md€ entre 2011 et 2022. Ces contrats, d’une durée de 15 à 20 ans, entraîneront des décaissements supplémentaires estimés entre 12,7 et 16,2 Md€ pour le biométhane et entre 2,2 et 3,9 Md€ pour la production d’électricité. A ces engagements s’ajoutent environ 7 Md€ supplémentaires d’ici 2028 pour les nouvelles installations de biométhane. D’autres dispositifs, comme les subventions à l’investissement de l’Ademe et des Régions (0,5 Md€ entre 2019 et 2023) et des exonérations fiscales pour la méthanisation agricole, complètent ce soutien financier.
La Cour souligne l’inadaptation de ces mesures face à l’hétérogénéité des coûts de production des installations. Certaines unités, notamment celles bénéficiant de contrats signés avant 2020, affichent des rentabilités jugées excessives. Elle recommande également de réévaluer l’opportunité de soutenir la production d’électricité à partir du biogaz, au regard d’autres solutions renouvelables et de décarbonation du secteur agricole. A partir de 2026, un nouveau mécanisme, les Certificats de Production de Biogaz (CPB - voir notre article), viendra compléter le dispositif. S’il permet d’éviter une mobilisation supplémentaire de fonds publics, il reportera sur le consommateur le surcoût de production. La Cour regrette cependant l’absence d’une évaluation préalable sur l’impact de ce dispositif sur le prix du gaz.
Autre enseignement du rapport : le développement de la méthanisation agricole se traduit par une amélioration notable de la rentabilité des exploitations, avec une augmentation moyenne de +20% de leur excédent brut d’exploitation par rapport aux fermes non impliquées dans ce processus. Toutefois, alors que la filière vise une montée en puissance, notamment par l’implantation de méthaniseurs non agricoles de grande taille, la question du partage de la valeur entre ces unités industrielles et les agriculteurs fournisseurs de biomasse devient un enjeu central. Pour la Cour, assurer une répartition équitable des bénéfices et préserver le rôle clé des exploitations agricoles dans la chaîne d’approvisionnement est essentiel pour garantir un développement durable de la filière.
Par ailleurs, la méthanisation s’intègre pleinement dans la politique de gestion des déchets, en permettant le traitement efficace des matières organiques tout en garantissant l’innocuité du digestat utilisé comme fertilisant agricole. Cependant, le cadre réglementaire complexe et le coût élevé du processus freinent encore le développement de la méthanisation des biodéchets, en particulier en raison d’un taux de collecte insuffisant. Les recherches menées sur l’impact de la méthanisation sur les pratiques agricoles ne montrent pas d’effets négatifs systématiques, mais soulignent l’importance de suivre l’évolution des Cultures Intermédiaires à Vocation Energétique (CIVE). Celles-ci constituent en effet une source de biomasse clé pour la filière à long terme, et leur développement devra être encadré pour éviter tout déséquilibre dans l’usage des terres agricoles.
Pour plus d'informations et consulter la synthèse du rapport "Le soutien au développement du biogaz" de la Cour des Comptes, rendez-vous ici.
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